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Cher temps présent, cela fait un bail que je ne t’ai pas écrit. Ne m’en veux pas: j’ai dû beaucoup penser à l’avenir. À cet égard, ne trouves-tu pas étonnant de voir à quel point la distance qui nous en sépare reste toujours identique? Les nouvelles technologies, les vagues de migration, les innovations sociales ou encore les crises économiques et sociales changent perpétuellement la manière dont nous nous représentons notre futur. Cela vaut bien sûr aussi pour le monde du travail: en 20247, on parle encore et toujours de «new work», alors même que nous avons depuis bien longtemps mis en œuvre ou écarté tes idées de l’époque.

[Missive des temps futurs] du Dr Joël Luc Cachelin

Commençons par quelques faits. Aujourd'hui, en 2047, la majorité d'entre nous travaille dans le domaine des services et des professions à forte intensité de connaissances. Les robots ont acquis des capacités étonnantes, à tel point que l'on ne voit presque plus d'êtres humains dans les champs et les usines. Mais je te rassure: un grand nombre de vos craintes ne se sont jamais concrétisées. Les humanoïdes et les intelligences artificielles n'ont pas provoqué de chômage de masse. Il n'existe pas non plus de métavers dans lequel se déroulerait nos vies entières. Par contre, je pense tu serais rapidement frappé par trois évolutions majeures:

  • Dans les métiers de la connaissance, le bureau ne constitue plus le lieu de travail principal: désormais nous travaillons (par défaut) soit à la maison, soit dans un espace de coworking à proximité de notre domicile. Nous nous rendons pour la plupart au bureau un à deux jours par semaine et ce, tout au long de l'année.
  • Le travail asynchrone est préféré au travail synchrone. Plutôt que d'organiser des réunions et des workshops, nous développons par e-mail des plateformes numériques et des documents élaborés de manière collaborative. De cette manière, tout le monde n'a pas besoin d'être présent en même temps. Le travail est ainsi devenu à la fois plus intégratif et plus efficace.
  • Environ 80% de la population travaille sur une semaine de quatre jours payée à 100%. Les univers de travail ont par conséquent évolué pour devenir des lieux de synchronisation. Au-delà de l'aspect social, nous nous rencontrons pour harmoniser nos idées et pour faire le point sur l'avancement de nos travaux.

La fin des grands bureaux 

L'ère des grands bureaux est définitivement révolue. À part les grandes entreprises, plus personne ou presque ne possède ses propres bureaux. Les hubs, dans lesquels plusieurs PME se partagent des bureaux, sont devenus la règle. Plus personne n'y occupe de poste fixe et les entreprises se partagent une grande partie de la surface disponible. Cela permet de réduire les coûts et d'être plus écologique: on n'achète les choses qu'une seule fois et les bureaux sont moins vides.

Les prestations offertes par ces locaux comprennent des salles de réunion, des lieux où l'on peut se retirer, des espaces créatifs et un service de restauration incluant un-e barista. La prolifération des hubs de travail au centre des villes a permis à la corporation des concepteurs de bureaux de se rapprocher de la communauté en charge du développement urbain. Les entreprises ont réalisé qu'elles devaient offrir davantage qu'une surface de travail moyennement confortable à leur personnel pour que celui-ci soit prêt à supporter le stress lié aux des trajets entre le domicile et le lieu de travail. Les offres qui font la différence et motivent les employé-e-s à penduler sont celles qui proposent une gastronomie de qualité, l'accès à des services médicaux, à un salon de coiffure haut de gamme, à des prestations de fitness et de wellness, ou encore la possibilité de faire ses courses quotidiennes en se déplaçant à pied.

Aujourd'hui, l'espace de travail sert plus que jamais de carte de visite pour illustrer en quelques secondes la manière dont on travaille au sein d'une entreprise. L'esthétique est soignée, les couleurs et les formes véhiculent une ambiance et une connexion avec le design contemporain. Mais en 2047, les entreprises sont aussi attentives aux valeurs reflétées par les environnements de travail. Les matériaux recyclés ou provenant de la région témoignent d'un engagement sérieux en faveur du développement durable. Du reste, ces hubs sont rarement construits à neuf: ils prennent généralement place dans des bâtiments réaffectés. Le secteur de la construction n'est par conséquent responsable que de 40% des déchets, contre 80% à votre époque.

Ce qu'un lieu de travail doit offrir

Nous n'allons pas au bureau juste pour y travailler. Nous y allons pour vivre des expériences enrichissantes, pour renforcer la cohésion et instaurer un climat de confiance.

Pour préparer ce texte, il m'a fallu fouiller un peu dans le passé. Ce faisant, je suis resté tombé sur une citation du psychologue du travail Hartmut Schulze, qui m'a particulièrement interpellé: «Les tâches liées aux métiers de la connaissance requièrent de la profondeur à la fois dans le travail et dans la collaboration». Pour satisfaire à cette exigence, de nombreux employeurs d'aujourd'hui se réfèrent à un modèle comportant 4 zones. Métaphoriquement, ces zones évoquent: 

  • un hall d'hôtel (pour effectuer des travaux simples et échanger des informations),
  • un cabinet de psychothérapie (pour mener des entretiens approfondis),
  • un atelier (pour développer sa créativité) et 
  • une bibliothèque (pour se concentrer ou dialoguer avec des livres et des IA génératives).

     

Pour construire les espaces, nous sommes encore bien plus attentifs aux aspects sanitaires qu'à votre époque, d'autant plus que l'on rencontre régulièrement des personnes de plus de 80 ans dans les hubs. Du point de vue de la dimension physique et tactile des espaces, l'optimisation du facteur santé exige de veiller à l'humidité de l'air et de construire, lorsque c'est possible, avec des matériaux non traités et des surfaces pas trop stériles. Nous considérons les bâtiments comme faisant partie du monde vivant, qui ne doit pas influencer positivement le microbiome humain. Les femmes architectes adhèrent fortement au principe de «pilule verte» et apportent un soin particulier à la réalisation de jardins sur les toits et de parcs autour des hubs. Les personnes actives dans les métiers de la connaissance ont besoin d'un accès à la nature pour se ressourcer et prendre de la distance pendant leurs pauses.

Émergence de nouveaux rôles avec le «newest work»

Te souviens-tu de l'âge d'or du new work? Quand tout le monde réaménageait ses bureaux et débattait de l'avenir du travail ? Pour les plus progressistes, les espaces devaient, à l'image de chevaux de Troie, contribuer à modifier les formes d'organisation et les cultures de collaboration. Mais le new work est souvent resté un joli petit cheval incapable de provoquer le moindre changement. Parmi les principaux obstacles rencontrés, il y avait le conservatisme des cadres, qui ne voulaient perdre ni le contrôle ni leurs privilèges, ni leurs monopoles de pouvoir, ni leurs bureaux traditionnels.

Pour contrecarrer ces obstacles, plusieurs rôles liés au new work se sont établis:

  • Des ministres de l'exnovation payés pour éliminer de l'organisation les innovations qui s'avéraient nuisibles ou qui ne faisaient plus leurs preuves
  • Des ingénieurs en réalité augmentée qui avaient pour mission de charger l'espace de technologies intelligentes, telles que des microphones intelligents permettant de synthétiser les réunions
  • Des mastery-professors soutenant les collaborateurs-trices dans leur développement personnel et professionnel, notamment par des mises en réseau, du coaching ou du shadowing

Peut-être que l'un de ces rôles te plaira et que tu souhaiteras façonner l'avenir dès aujourd'hui? Pour ma part, je dois malheureusement partir. J'ai de la visite ce soir et il me reste à préparer un gâteau. Mais je te réécrirai bientôt pour te décrire la manière dont nous travaillons aujourd'hui avec l'intelligence artificielle.

«Nous n'allons pas au bureau juste pour y travailler. Nous y allons pour vivre des expériences enrichissantes, pour renforcer la cohésion et instaurer un climat de confiance.»
Dr Joël Luc Cachelin

Publié le: 3.4.2025
 

Auteur-trice: Dr Joël Luc Cachelin

Portrait

  1. Dr Joël Luc Cachelin (1981) est un futurologue suisse. En 2009, il fonde la Wissensfabrik afin d'accompagner et de conseiller les entreprises sur les questions d'avenir.

    Il met ses connaissances au service de comités d'experts, parmi lesquels les comités consultatifs du «Staatslabor» et du «Besuchszentrum» de la Banque nationale suisse. Son travail s'appuie sur ses études d’économie réalisées à l’université de Saint-Gall. En 2021, il a conclu son deuxième cursus universitaire en obtenant un master en histoire à l’Université de Lucerne.

  2. La Wissensfabrik inspire, accompagne et fournit des conseils sur les questions touchant à l'avenir. Elle propose des études, des projets de publications, des conférences, des conseils et participe à des projets de développement ou d'innovation. La Wissensfabrik publie des livres. Le dernier en date (en allemand): «Update_25 Wie Künstliche Intelligenz gesellschaftlicher Wandel anstoßenst» (Stämpfli, 2025).

Une chronique du futur

Sur mandat de la Société suisse des employés de commerce, Dr Joël Luc Cachelin s’est penché sur les thèmes qui nous tiennent à cœur. Il propose une analyse depuis l’année 2047 et brise nos schémas de pensée traditionnels. La chronique [Missive des temps futurs] a été publiée quatre fois au cours de l'année 2022. Elle est reconduite en 2025.

Pour la Société suisse des employés de commerce, une chose est sûre: quoi que l’avenir nous réserve, nous accompagnerons activement nos membres et les employé-e-s issus des secteurs du commerce et de la gestion d’entreprise tout au long de ce voyage dans le temps.

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